L’enfance : un temps ? un lieu ?

        Il est souvent admis, par le sens commun, que l’enfance est une période de la vie de l’individu ; période qui se délimiterait par des bornes correspondant à des âges. Stéphane Audéguy déclare ainsi dans la NRF : « la vérité est que l’enfance est un âge » (p.81). Le dictionnaire du TLF donne pour définition de l’enfance : « Premières années de la vie d’un être humain jusqu’à l’adolescence ». Par ce pressentiment de l’enfance, celle-ci se définit alors comme un temps, compté en années. Mais l’enfance se saisit-elle vraiment par une appréhension temporelle ? Rien n’est moins sûr si l’on se réfère à la littérature d’enfance qui semble prouver que « l’espace tient du temps comprimé » (Poétique de l’espace, p.27).

Le petit prince, Antoine de Saint Exupéry

Le petit prince, Antoine de Saint Exupéry

            « L’enfance, ce grand territoire d’où chacun est sorti ! D’où suis-je ? Je suis de mon enfance. Je suis de mon enfance comme d’un pays » clame Antoine de Saint-Exupéry, dans Pilote de guerre, (NRF, cité p. 7). Le champs lexical de la localisation géographique prédomine : « où », « territoire », « pays ». Saint-Exupéry explicite cette idée que l’on pressentait à savoir que l’enfance serait un lieu, un territoire, cartographiable comme l’est d’ailleurs Never Land. Never Land, en effet, est l’une des incarnations de l’enfance comme emplacement géographique. Mais la littérature de jeunesse est à ce point foisonnante, que l’on pense notamment au Wonderland de Lewis Carroll, à la rivière de Charles Kingsley, au jardin de minuit de Philippa Pierce, à l’astéroïde B612 de Saint-Exupéry ou plus récemment au Poudlard de J.K Rowling. Bachelard, dans sa Poétique de l’espace explique ainsi l’enfance comme lieu : « On croit parfois se connaître dans le temps, alors qu’on ne connaît qu’une suite de fixations dans des espaces de stabilité de l’être » (p. 27). Ecrire l’enfance, c’est alors mettre en

mots cette succession de fixations de l’être dans des lieux singuliers.

Wonderland vu par Tim Burton

Wonderland vu par Tim Burton

Cette image de l’enfance comme territoire se retrouve dans l’analyse que dresse Roger Lancelyn Green, dans Fifty years of Peter Pan de l’œuvre de Barrie, lui qui parle de « world of childhood » (p.11) et qui désigne Never Land comme « the universal lair of childhood » (p. 13). Un monde, un repaire, voilà ce qu’est l’enfance. L’histoire de Peter Pan est d’ailleurs une histoire de territoires : Peter bébé vit à Londres dans une maison, avant de s’envoler à l’âge de sept jours pour les Jardins de Kensington où il devient un entre-deux. Il poursuit sa route à Never Land, âgé cette fois d’une dizaine d’années – si tant est qu’un âge puisse lui être imputé – et finit ses aventures sur le Jolly Roger, où il mue en Capitaine Crochet.

              Mais si l’enfance arbore les traits d’un territoire, il ne s’agit pas de n’importe quel territoire, mais bien d’un paradis perdu. La première page du roman de Peter Pan est à ce point exemplifiant. Wendy cueille des fleurs dans un jardin et sa mère la regarde, énamourée, se demandant pourquoiterritoires enfance Wendy ne peut rester à Jamais, pour Toujours, une enfant : « Oh, why can’t you remain like this for ever ! ». Ce jardin, sorte d’Eden, préfigure l’enfance comme territoire, annonce le Never Land. Et cette phrase qui sonne comme un glas : « Two is the beginning of the end », place d’emblée l’histoire de Peter Pan dans une nostalgie de l’enfance. Deux, le chiffre qui signe le couple. Si le couple marque le début de la fin, c’est parce que naître c’est déjà commencer à mourir ; naître c’est déjà s’éloigner de l’enfance, ce paradis si éphémère. Proust disait que les paradis sont intrinsèquement perdus. Et c’est la perte qui rend l’expérience paradisiaque, il faut commencer à finir, commencer à vieillir, commencer à s’éloigner de l’enfance pour ne serait-ce qu’envisager l’enfance comme un paradis perdu. Ecrire l’enfance c’est écrire l’évocation de ce paradis perdu, tracer un chemin qui mènerait à ce paradis perdu. La création littéraire marquerait alors l’inévitable retour à la perte. Pourrait-on ainsi traduire Never Land par Le pays de l’enfance perdue ?

            Mais l’enfance est indubitablement un temps : « L’espace tient du temps comprimé » (Poétique de l’espace, p. 27), et parfois, c’est cette dimension qui prédomine dans l’appréhension de l’enfance. Dans les sociétés Serer, Wolof, et Lebou la notion d’enfant-ancêtre est prégnante, en la personne de l’enfant Nit Ku Bon ( voir l’article de Andràs Zempléni, « L’enfant Nit Ku Bon », Nouvelle Revue d’Ethnopsychiatrie, n°4, 1985, p. 9-41) qui est décrit comme étant un très bel enfant, triste et réservé qui très souvent meurt jeune. Il est considéré comme l’ incarnation d’un ancêtre ou d’un esprit et entretient donc, à ce titre, un contact privilégié avec l’au-delà. Ici, l’enfant n’est pas un lieu mais bien un temps, et même un temps du passé. Davantage encore, l’enfance n’est pas le paradis perdu que l’on a décrit précédemment mais bien un temps de souffrance. L’enfant Nit Ku Bon présente de nombreuses similitudes avec le personnage de Peter, et je m’attarderai dans un autre article sur les particularités de cet enfant ; et ce, d’autant plus que ce procédé d’inversion – l’enfant est l’ancêtre – est très prégnant chez Barrie, où l’image du berceau renvoie à celle du cercueil. L’enfance comme un temps ou comme un lieu, la réponse revêt donc certains enjeux culturels.

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Le mythe de l’enfance : un terreau littéraire

       Dans un précédent article (cf. Article du blog intitulé « Âge d’or de la littérature de la littérature d’enfance »), il avait été établi que la période s’étalant de la fin du 19ème siècle au début du 20ème a fait naître un véritable culte de l’enfant à l’origine d’une authentique révolution littéraire ; marquant ainsi un premier Âge d’Or de la littérature d’enfance. Néanmoins, il reste à comprendre ce qui fait de l’enfance un tel terreau littéraire.

Alice Lidell en mendiante, elle a inspiré le personnage d'Alice

Alice Lidell en mendiante, elle a inspiré le personnage d’Alice

        Revenons d’abord sur le mythe de l’enfance. Dans un texte intitulé Pour une histoire de l’enfance, Roland Barthes explique que le 19ème siècle a inventé des innocences – le Génie, la Folie, le Peuple – dont l’enfance ferait partie. Cette innocence de l’enfance a vu le jour sous la plume d’auteurs, qui, dit-il ont trouvé dans l’enfance un refuge ; refuge car, poser un regard rêveur sur l’enfance dit Barthes c’est se « purifier par l’innocence de son rêve » et surtout adopter une posture anticonformiste aux grilles convenues et peut-être compassées de la morale bourgeoise. C’est dans cette idée, selon Philippe Forest, que le Romantisme Noir va prendre racine. Les auteurs vont « exorciser la tentation, la fascination qui s’exercent sur la psyché puritaine » dit-il (cf. http://webtv.univ-nantes.fr/fiche/4308/philippe-forest-autour-du-peter-pan-de-james-barrie) ; une psyché puritaine qui caractérise assurément la société victorienne, et qui en constitue  peut-être même l’essence. Ce dévoilement ouvre alors une brèche dans laquelle des auteurs tels que Barrie ou Carroll vont faire éclore, vont sublimer  leurs pulsions, leurs traumatismes : la brèche de la fiction.

          Le mythe de l’enfance s’articule autour de cette prétendue innocence de l’état d’enfance. Mais le culte de l’enfant va plus loin : l’enfance est envisagée « comme l’état primitif de l’humanité et exprimant, en toute innocence, sa vérité éternelle » (Nouvelle Revue Française, Philippe Forest, p.8) ; un état donc premier et gage de vérité. Carpenter dans son ouvrage intitulé Secret Garden continue ainsi : « children are in a higher state of spiritual perception than adults, because of their nearness to their birth and so to a pre-existence in Heaven » (p. 8). La notion d’état premier de l’enfance est revisitée, renforcée par le lien qui est établi entre l’état premier de l’enfant et celui du monde, selon la croyance. L’enfance c’est le jardin d’Eden. C’est ainsi que l’enfance est assimilée à état spirituel supérieur à celui de l’Homme. L’enfant, également, est pourvu d’une vie imaginaire bien distincte de celle de l’adulte. Tout l’enjeu de la littérature d’enfance va alors résider dans ce

Michael Llewelyn Davies, qui a inspiré le personnage de Peter Pan

Michael Llewelyn Davies, qui a inspiré le personnage de Peter Pan

retour à l’état d’enfance.

           Pour Pierre Péju, le milieu propice de l’enfance (Nouvelle Revue Française, p. 122), n’est autre que le texte littéraire. C’est par la création littéraire que les auteurs vont tenter de convoquer l’enfantôme, pour reprendre l’image de Pierre Péju. L’enfant se place comme un revenant qui viendrait hanter le texte littéraire à défaut de ne pouvoir s’emparer lui-même de la plume. L’on retrouve ici la dialectique de l’ombre et de la substance : l’enfant n’est-il pas l’ombre de l’écrivain substantifique ?

           Philippe Forest est catégorique : « il n’est pas d’écriture, de lecture qui ne paraisse puiser sa substance à la source secrète de l’enfance » (NRF, p. 12). Le mythe de l’enfance comme terreau littéraire paraît indubitable. Isabelle Cani défend quant à elle l’idée que la littérature de jeunesse naît au croisement de deux injonctions faites par l’auteur, adressées à l’enfant : grandir soit devenir adulte, et rester enfant. Il nous faut insister sur le fait que, pour I. Cani c’est la deuxième injonction, résultant d’une profonde nostalgie de l’enfance, qui confère une âme à la littérature de jeunesse. Retrouver l’enfance, raviver la perte, telle semble être l’enjeu de la littérature. L’enfance est littéralement un réservoir dans lequel les auteurs vont venir puiser le substrat de leur écriture.

        Mais quelle forme prend cette résurrection de l’enfance ? Nous parlions précédemment de l’enfance comme jardin d’Eden. Nabokov semble le confirmer lui qui décrit l’enfance comme un « véritable Eden de sensations visuelles et tactiles » (NRF, cité par Philippe Forest, p. 11). L’enfance se dessine sous les traits d’un paradis perdu. Mais l’image du jardin nous amène plus loin encore. Ici, l’enfance n’est pas un temps, mais un lieu. C’est en effet sous les traits d’un univers singulier, d’un monde parallèle, que nombre d’auteurs vont raviver, faire renaître le territoire de l’enfance.