Peter : en quête de son être

cracoline ombre

 

 

  • « J’AI MAL À MA MÈRE » [1]

      Peter est le seul élément à voler sans ailes et sans poussière de fées. Or, la capacité à voler suppose une certaine légèreté de l’être. K. Kelley-Lainé, dans Peter ou l’enfant triste fait le lien entre la constitution de l’être, du moi, et le rôle de la mère : « quand un bébé est bien tenu dans les bras de sa mère, une sensation de pesanteur commence à s’installer en lui, avec l’impression rassurante de construire son moi. » (p. 17). Autrement dit, la mère participe de la consistance de l’être, elle donne son poids à l’enfant, lui confère une existence. C’est elle qui lui coupe les ailes, qui fait que l’oiseau laisse place à l’enfant. Les ailes tombent, tout comme les dents de lait tombent : la mère est gage de construction de soi. Peter a perdu ses ailes, est devenu un Entre-Deux mais a toujours ses dents de lait. Son être n’est pas complet.

Illustration de Bedford

Illustration de Bedford

      Il semble alors que, parfois le bébé ne soit pas bien tenu et s’enfuie par la fenêtre. « Le bébé porte en lui le rêve d’une mère tranquille avec qui le sentiment d’être va pouvoir s’installer et ce rêve deviendra la quête de toute sa vie » (p. 28). Peter aimerait tant être un petit garçon, Peter aimerait tant être. C’est pourquoi il s’attache au cerf-volant dans Le petit oiseau blanc. C’est aussi la raison pour laquelle il n’aura de cesse de chercher une mère en Maimie, Wendy, Jane, Margaret, mais aussi Clochette, et Lys tigré. Il cherche désespérément des bras dans lesquels il pourra être tenu ; des bras qui le feront exister ; la mère qui l’enfantera.

       Ses incessants retours à Londres témoignent de son désir avide de renouer avec la civilisation. Vivre en autarcie ne lui convient pas tant que cela, il y est condamné malgré lui. Sur son chemin, il rencontre la famille Darling, et de derrière la fenêtre, il écoute les histoires que la mère raconte à ses enfants. Mais Peter restera malgré tout, toujours, de l’autre côté de la fenêtre…

      Enfin, avoir du poids, une consistance, c’est irrémédiablement être soumis à la loi de gravité, soit rester les deux pieds à terre et être ainsi dans l’impossibilité de s’envoler. C’est pourquoi les enfants Darling dont l’être est installé ne peuvent s’envoler sans poussière de fée. Si Peter Pan vole sans aile et sans poussière, il est tout de même indiqué dans Le petit oiseau blanc que, pour autant, il ressent des démangeaisons entre les épaules, là où normalement s’insèrent les ailes. Autrement dit, les ailes sont pour Peter, une sorte de membre fantôme.

  • L’ENVOL DES DARLING OU COMMENT TESTER LA FIABILITÉ PARENTALE

      Si Peter arrive à enlever les enfants Darling, cela témoigne d’un certain dysfonctionnement au sein de cette famille. Leur être n’est-il pas bien installé ? Ne sont-ils pas assez lourds pour ne pas s’envoler avec Peter ? Leur moi n’est-il pas bien assis ?

Illustration de Bedford

Illustration de Bedford

      Le soir de l’envol, le lecteur apprend que les enfants Darling jouent au papa et à la maman. Précisons : les enfants rejouent la scène de la naissance en imitant leur père calculateur, faisant ses comptes afin de décider si oui ou non, il peut garder ses enfants. Le jeu n’est pas fortuit : les enfants essaient-ils de corriger les insuffisances de leurs parents ? Le père, en particulier, ne paraît pas fiable : il compte son argent pour décider si oui ou non il gardera ses enfants, s’occupe beaucoup du regard de ses voisins, méprise Nana qui pourtant est bonne envers les enfants, et il est lui-même plus un enfant qu’un adulte. Sa relation avec Madame Darling exemplifie ce dernier point, lui qui l’appelle « maman », et réclame sans cesse qu’on le cajole. Sa consistance en tant que père est tangible et l’épisode du médicament reste à ce point sans équivoque. Madame Darling quant à elle possède, au recoin de sa bouche un baiser que personne n’a jamais pu décrocher… S’envoler avec Peter c’est donc tester la fiabilité du parent défaillant.

      Les enfants Darling s’en vont au pays du Jamais pour tester en quelque sorte la force, le poids de l’amour de leur parent. La fonction de leur envol au Jamais est littéralement opposée à celle de Peter, qui lui est contraint de s’expatrier au Jamais.

 

  • L’OMBRE DE PETER

     Tout individu est constitué de l’ensemble ombre/substance. Traîner son ombre, c’est la preuve même de sa substance, la preuve même de l’existence de l’être.

Illustration de Marjorie Torrey, 1957

Illustration de Marjorie Torrey, 1957

Que se passe-t-il alors lorsque Peter perd son ombre ? Peter se revendique ignorant, mais il sait pertinemment que sans ombre il n’existe pas. Et Peter souffre plus que tout de son absence d’être. C’est pourquoi il tente par tous les moyens possibles, aussi vains soient-ils (à l’instar du savon), de recoller son ombre à ce qui lui reste de sa substance.

      Il est d’ailleurs légitime de se questionner sur la nature de cette ombre. Peter est sans doute le seul enfant connu dont l’ombre peut se détacher. Sans doute car sa substance est si peu affirmée, son poids si léger, son être si incertain que même son ombre ne peut rester accrochée.

     C’est pourquoi K. Kelley-Lainé pose la question de l’appartenance de l’ombre : l’ombre est-elle celle de Peter ? Ou l’a-t-il dérobée à un autre enfant, mort par conséquent, tout comme Barrie a vécu avec l’ombre de son frère attachée à lui ? Sa légèreté le peinant tant, Peter a sans doute cherché un moyen d’y remédier en se donnant l’une des entités nécessaires à la vie : l’ombre. La substance ne peut exister sans l’ombre. L’ombre et la substance sont tributaires l’une de l’autre. Mais si Peter ne peut avoir de substance sans posséder d’ombre propre, il apparaît que s’emparer de celle d’un autre individu ne participe pas de la consistance de l’être. Encore une fois la fatalité de son destin est irrévocable.

 

  • PETER : UN MANGEUR D’ÂMES

     Flahault, dans un chapitre intitulé « Les mangeurs d’âmes » (Flahault François, La pensée des contes, Anthropos, 2001) s’intéresse aux contes de loups et d’ogres. Ces deux figures, symboles de la dévoration, semblent de prime abord n’attiser que la crainte et/ou le désir d’une dévoration corporelle. Néanmoins, ce chapitre montre que la dévoration que représentent ces deux archétypes des contes est beaucoup plus étendue et touche à l’être de l’individu dans ce qu’il a de plus intime. C’est pourquoi le loup et l’ogre sont ici assimilés à des « mangeurs d’âmes ». Je fais l’hypothèse que Peter, afin de combler l’insoutenable légèreté de son être appartient à cette catégorie des « mangeurs d’âmes ».

Illustration de Marjorie Torrey, 1957

Illustration de Marjorie Torrey, 1957

Si le loup est un dévorateur, c’est parce qu’il est en capacité d’abolir les barrières qui se dressent entre lui et les Hommes ; tout comme Peter rend nébuleuses les frontières entre la vie et la mort. Tous deux effacent les lignes de démarcation qui délimitent l’existence de chacun. Ils instaurent une confusion entre leur réalité physique et celle d’autrui, en ayant recours à l’effraction (p. 67). La première effraction que commet le loup concerne l’entrée dans le domicile de ses victimes. Or, tout comme le loup entre chez le petit chaperon rouge sans y avoir été invité, Peter pénètre par la fenêtre pour s’introduire chez les Darling. La deuxième effraction concerne l’identité des victimes, puisque le loup se substitue à elles. Par exemple, dans Le Petit Chaperon Rouge, le loup se fait passer pour la Grand-mère auprès de sa petite fille. Or, tout comme le loup, Peter excelle dans l’imitation : empruntant tantôt la voix du Capitaine Crochet, et se faisant tantôt l’écho du tic-tac incessant du crocodile, Peter invite alors le lecteur à comprendre qu’il ne possède pas d’identité propre. La troisième effraction, plus évidente, concerne les frontières corporelles. Le loup incarne la confusion entre l’Homme et l’animal, ce que traduit la remarque du Petit Chaperon Rouge lorsqu’elle dit au loup, déguisé en Grand-mère : « Que vous êtes poilue ! ». Peter, quant à lui, personnifie l’inlassable enchevêtrement de la vie et de la mort. L’effraction du loup tient enfin dans ce qu’il touche à la différence des sexes, en se déguisant en Grand-mère. Peter, petit garçon incarné par des actrices, brouille les frontières entre les sexes en incarnant l’asexualité même. Tout au long du conte du Petit Chaperon Rouge s’oppose donc deux registres : celui de la douceur de l’enfant, et celui de la violence du loup. Symétriquement, tout au long du mythe de Peter Pan s’oppose deux registres : celui de la vitalité des enfants Darling, et celui de l’avidité de Peter à se constituer un être.

  • PETER : UNE ÂME DÉVORÉE

      Le face à face avec l’ogre, nous apprend F. Flahault, renvoie l’individu à sa propre expérience de nouveau-né. A cette période, l’enfant n’existe que par la vision que l’adulte lui renvoie de lui-même. C’est l’adulte qui lui confère un poids, un être. Il est dans une position d’asservissement face à ce dernier : « aux mains d’un géant et sent que face à lui, là où est son corps, là est sa personne » (p.80). Autrement dit, son identité oscille entre d’un côté, le visible et le saisissable, par l’adulte, ce géant ; et de l’autre, l’invisible et l’insaisissable, par lui-même. Il apparaît ainsi que « pour devenir un, il faut être deux » (p.81).

     La figure de l’ogre fait écho à cette période où le nouveau-né s’en remet à l’adulte, où le vide (nouveau-né) et le plein (parent adulte) sont liés. Or, l’ogre s’inscrit dans une dynamique au sein de laquelle tout vide doit être comblé.

Illustration de Edmund Blampied

Illustration de Edmund Blampied

Peter n’est-il pas précisément l’incarnation du vide, lui qui est privé d’être ? La figure de l’ogre confine à l’absence de tout compromis entre le vide et le plein. Chez l’ogre il n’y a pas de place pour les deux : le vide doit devenir plein. Peter, qui aimerait tellement être un petit garçon conserve le cerf-volant (appartenant à un véritable enfant, à un plein), regarde Maimie avec mélancolie tant il l’envie, et tente désespérément de reproduire les jeux des vrais enfants sans ne jamais savoir en quoi ils consistent vraiment. Autrement dit, Peter est le symbole du vide affamé, empressé de devenir plein, sans compromis possible. Peter semble se dessiner sous les traits d’un ogre, lui qui a parfois la main lourde lorsqu’il manie la pelle : dans Le petit Oiseau blanc, au chapitre où l’on apprend que Peter repêche et enterre les enfants morts de froid et de peur, le narrateur écrit « J’espère de tout cœur que Peter ne manie pas sa pelle avec trop de précipitation » (p. 275). Tout semble indiquer que Peter se nourrit de la consistance d’autrui, de leur être. Il aspire leur substance, tel un mangeur d’âme. « Il devient un véritable pirate en quête du trésor de l’autre[2] ». Comme Crochet, il est un puzzle à qui il manque une pièce. Chacun veut s’emparer de quelque chose qu’il ne possède pas, qu’ils arrachent à autrui. En cela, ils sont des alter-ego.

     Mais je pense que si Peter est un mangeur d’âme c’est parce que lui-même s’est fait manger la sienne. Si pour « pour devenir un, il faut être deux », comment Peter peut-il seulement devenir un, alors même que sa mère lui a fermé la fenêtre à jamais ? Lorsque Peter s’est échappé, il était encore un nouveau-né, soit un vide. Mais très vite, il prend conscience de son état d’indigence et retourne près de sa mère, pour qu’elle lui confère un être, qu’elle lui donne un poids, qu’elle fasse de lui un plein. Seulement là est la tragédie : la mère s’est détournée de son fils. Or, « le contact entre l’adulte et le bébé donne la vie psychique à celui-ci mais, si il n’y a pas de place pour deux, l’anéantit » (p.96). La mère, à l’instar de l’ogre, n’a pas fait de place pour deux[3], et ce faisant, a empêché irrémédiablement Peter, qui lui faisait face, d’exister psychiquement. Si Peter n’a pas d’être, c’est parce que sa mère ne lui a pas permis d’en avoir. Non, Peter n’est pas un enfant qui ne veut pas grandir : c’est un enfant qui ne peut pas grandir[4]. Autrement dit, la mère de Peter apparaît sous les traits d’un mangeur d’âme.

Illustration de Loisel, "Peter Pan", tome 2, p.41

Illustration de Loisel, « Peter Pan », tome 2, p.41

[1] Kelly-Lainé K., Peter Pan ou l’enfant triste, Pocket, 1992, p. 107

[2] Kelley-Lainé K., Peter Pan ou l’enfant triste, Pocket, 1992, p. 67

[3] Si l’on veut être précis, la mère fait de la place pour deux, mais la combinaison des deux n’est pas elle et Peter, son fils ; mais elle et un autre petit garçon ; laissant Peter à l’abandon.

[4] Rappelons-nous le titre de la pièce originale : « Peter Pan or the boy who wouldn’t grow up » et non « Peter Pan or the boy who doesn’t want to grow up » !

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