Une interprétation noire du mythe, par Loisel

  

          Si la plasticité du mythe et les blancs laissés par Barrie permettent à d’autres auteurs d’interpréter, à leur manière, Peter Pan, il est légitime de s’interroger sur la faisabilité d’une telle entreprise. En choisissant de réécrire Peter Pan sous la forme d’une bande-dessinée, Loisel s’attache alors à un genre qui, contrairement au roman, donne la primauté à l’image. Charge à lui de faire ressentir au lecteur une émotion esthétique ne s’imposant pas à contre-courant de l’œuvre originale. Mais un doute me chatouille encore : comment se réapproprier une histoire dont l’ombre de l’auteur est si prégnante et les personnages si forts que Peter Pan fait désormais partie de l’inconscient collectif ? Loisel choisit alors de livrer ce qui n’a pas été dit par Barrie, ou juste esquissé, imaginant la genèse de Peter Pan.

          Il part d’un ressenti, que j’ai moi-même éprouvé, à savoir que Peter Pan serait un enfant triste.

Régis Loisel

Régis Loisel

Cette tristesse du personnage entre en résonnance avec le caractère fataliste du titre anglais : « The child who wouldn’t grow up », soit l’enfant qui ne grandirait pas, et non l’enfant qui ne voulait pas grandir. Il semble alors que tous les enfants grandissent sauf un, malgré lui. Mais pourquoi est-il si triste ?! La traduction française du titre anglais témoigne d’une double interprétation posant la question du libre arbitre de Peter : jusqu’où Peter décide-t-il de ne pas grandir ? Chez Barrie, comme chez Loisel, Peter exprime son refus de grandir, et Loisel va exacerber les raisons de ce refus, va tenter d’expliquer pourquoi Peter Pan est une « tragédie ». Chercherait-il alors à l’excuser ? L’on ne peut s’empêcher de sentir, en effet, une certaine compassion de la part de Loisel envers Peter. Peut-être est-ce dû au syndrome de Peter Pan, développé par Dan Kiley, et dont Loisel a peut-être souffert. L’évocation de ce syndrome se situe là aussi dans cet entre-deux : entre refus de grandir, et impossibilité de grandir.

          Barrie a écrit Peter Pan à destination des enfants qu’il adule tant. Son premier objectif était alors de les faire rêver. Néanmoins, l’œuvre comporte certaines zones d’ombre et à y regarder de plus près, l’histoire n’apparaît plus si édénique. C’est ce côté sombre du mythe que Loisel a décidé de reprendre. Destiné cette fois aux adultes, le Peter Pan de Loisel est beaucoup plus noir, lugubre et dénonciateur, si ce n’est accusateur. Sans doute ne fait-il que mettre en exergue ce que Barrie avait déjà esquissé, insistant davantage sur l’ambivalence de Peter, « sans cœur », dont la relation à la mort et à la mère sont des éléments clés de l’œuvre, la sous-tendant tout le long durant, sous des airs d’aventures pleines d’allégresse.

  • UN STYLE AGRESSIF ET PERCUTANT

          Pour se démarquer de Barrie, et de Disney, Loisel adopte un style vif, saccadé, caricatural par le choix des couleurs et la représentation des personnages. En effet, la Clochette de Loisel est tout en rondeurs, incarnant un certain idéal féminin : Clochette c’est la passionnée. Rose, quant à elle, est plus terne, mère de famille, c’est la raisonnée. Le clivage entre ces deux opposés de caractère est caricaturé par leur représentation physique. Egalement, si Peter reste un personnage à qui l’on ne peut imputer d’âge véritable, il n’est plus le personnage aux traits lisses de Disney. Il est miséreux, misérable, très proche de Gavroche.

Tome 1, p 7

Tome 1, page 7

 

          Quant au monde des adultes, Londres, ce n’est qu’alcoolisme, violence, voyeurisme, humiliation et pornographie. Même Kundal, père spirituel de Peter, n’intervient pas pendant l’humiliation du tome 1, p21. Les illustrations rendent compte de cette noirceur si prégnante. Les adultes sont représentés sous des traits grossiers et lourds : nez imposants, sourires machiavéliques, expressions malveillantes.

Tome 1, p 29

Tome 1, page 29

Tome 1, p 19

Tome 1, page 19

Tome 1, p 16

Tome 1, page 16

 

 

 

 

 

 

 

 

       La représentation de la mère est incomparable à ce niveau là. Elle est violente, enragée, alcoolique. Elle est l’antagonisme de la mère aimante, que la vignette ci-dessous exemplifie remarquablement : les plis froncés, les yeux exorbités, les traits grossiers, lourds, massifs, elle n’est que fureur et frénésie, impression renforcée par les couleurs, oscillant entre différentes teintes de rouge, couleur du feu, couleur du sang.

 

Tome 1, p 17

Tome 1, page 17

 

          Parce qu’elle est tout sauf une mère, Peter va chercher sans relâche une femme capable d’incarner la mère bonne. Comme c’était le cas chez Barrie, Peter ne voit dans la figure féminine qu’une mère potentielle alors même que Wendy et Rose, à l’instar de Clochette et Lys Tigré, ressentent des sentiments d’un autre ordre pour Peter, qu’il ne saurait soupçonner. En représentant une Clochette tout en rondeurs, arborant des bas aux couleurs de la guêpe, Loisel met l’accent sur la féminité de ce personnage, une féminité qui est ici le symbole de la passion : parce que son amour pour Peter est passionnel, elle n’hésite pas à tuer Rose, à éliminer ses rivales, par excès de jalousie. Mais Peter ne comprend pas. Son caractère asexué est d’autant plus pressant qu’il est entouré, sur l’île, par la tentation féminine (incarnée par la représentation de sirènes, par exemple), à laquelle il ne peut céder puisqu’il y est totalement imperméable.

          En ce qui concerne sa palette, Loisel utilise très peu de couleurs. Et là aussi les contrastes sont très virulents. Si celles dont se sert Loisel pour représenter Londres sont sinistres, ténébreuses et obscures, elles jurent fortement avec les couleurs de l’île beaucoup plus lumineuses et accueillantes. Faut-il alors y voir une critique exacerbée de la réalité, du monde adulte, face à une idéalisation de l’imaginaire enfantin ?

          Mais la principale difficulté à laquelle doit faire face Loisel est de cerner Peter, avant qu’il ne devienne Peter Pan. Car  Peter est un être en devenir, contrairement à Peter Pan, qui, par essence, est un être qui a arrêté de grandir et qui est donc figé dans le temps. C’est pourquoi l’on passe notamment d’un Peter masculin, à un Peter Pan de plus en plus androgyne, qui ignore qui il est vraiment : « Je suis deux ! Je suis Lui ! Je suis Moi ! »[1].

Tome 1, p 7

Tome 1, page 7

Tome 4, p 40

Tome 4, page 40

Tome 5, p 8

   Tome 5, page 8

Tome 6, page 29

Tome 6, page 29

 

        Loisel adopte donc un style criard, amer, abrupt, haineux, virulent, et impitoyable, qui lui permet tant de se dissocier de l’oeuvre de Barrie que de rendre le mythe encore plus poignant et vivant.

  • UNE CRUAUTÉ EXACERBÉE PAR OMNIPRÉSENCE DE LA MORT

           La mort surplombe toute l’œuvre de Loisel : mort des deux parents du Capitaine, mort incarnée par l’Opikanoba dont elle semble être la seule issue, la peur de mourir incarnée par le Capitaine qui est effrayé par la vue de son propre sang, la mort symbolique de Peter – qui après avoir subi maintes violences (viol, humiliation, mère dépravée qui le bat) renonce à sa seule identité pour devenir Peter Pan qui par son nom même évoque la mort (le dieu Pan étant le seul à être mort, abandonné par sa mère), morts de plusieurs femmes aux mœurs légères – victimes de Jack l’éventreur – mort de Kundal, mort de Rose, et mort métaphorique de Picou qui ne sera plus jamais l’enfant qu’il était.

          La scène de l’Opikanoba est une des plus virulentes et abjectes de la série : Peter hallucine ses peurs, hallucine sa mère entrain de l’accoucher et de lui arracher son sexe puis de le recracher, ce qui signe la mort de son intimité, de sa virilité, de sa sexualité, de toute procréation et donc de tout futur. Cet événement le stérilise définitivement à tous les niveaux. Il devient ce personnage asexué, androgyne décrit par Barrie.  Les vues en contre-plongée, la dentition cauchemardesque de cette mère cannibale, le contraste rouge-noir entre Peter et sa mère accentue l’effroyable monstruosité de la scène. Cette peur de la castration a été développée par Christophe Bormans, expliquant que si Peter ne veut pas grandir, ce n’est non pas parce qu’il redoute la mort (contrairement à Crochet), mais bien par peur d’un temps castrateur.

Opikanoba

Tome 2, page 40

Tome 2, p 41 (2)

Tome 2, page 41

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • PETER PAN EST-IL JACK L’ÉVENTREUR ?

          Loisel confie que le seul élément qu’il ait trouvé intéressant dans le roman de Barrie, suite au visionnage du long métrage de Disney, est le fait que Peter puisse tuer. Il confesse d’ailleurs, en parlant de ce dernier : «Je le vois même comme un psychopathe»[2]. De l’enfant triste qu’il entrevoit entre les lignes de Barrie, il n’y a finalement qu’un pas à franchir pour devenir un enfant haineux, dangereux ; pour devenir Jack l’éventreur. Néanmoins, ce pas, le franchit-il ? Toute la subtilité de Loisel réside à laisser planer le doute. Tout au long de ses six tomes, il ne fait que suggérer un potentiel lien entre Peter et Jack l’éventreur ; lien qui est effleuré par Barrie.

          Si Peter refuse de grandir chez Loisel, c’est à cause de ses souffrances, et non d’une immaturité comme c’est davantage le cas chez Barrie. Il a connu les pires traumatismes, et s’il déteste sa mère, cette mère qui n’en est pas réellement une, Peter désire également être aimé d’elle, ce qu’elle n’éprouve pas une fois, bien au contraire. Et c’est cette impossibilité qui semble être l’élément déclencheur des actes meurtriers qui vont suivre.

         Le premier meurtre est d’ailleurs celui de sa mère, signalé par Loisel en 1888, date à laquelle les meurtres de Jack l’éventreur auraient commencé. Le lecteur assiste à la scène par les cris que pousse la mère, mais il est mis à la porte, cherchant à tout prix à résoudre l’énigme : Peter a-t-il tué sa mère ? Ou est-ce le dénommé Jack, son amant ? Dans le tome suivant « Mains rouges », Pan décède suite à l’intervention de Peter qui ne s’est pas lavé les mains. Si Peter a les mains rouges, cela signifie-t-il qu’il a tué sa mère ? Il tuerait alors Pan, parce qu’il a déjà du sang sur les mains.

           L’amalgame entre les personnages de Jack et Peter est renforcé par le fait que tous deux se baladent avec leur trousse de médecin, qui rappelle indubitablement Jack l’éventreur que l’on a soupçonné être médecin, à la vue de ses meurtres. L’un des deux personnages, Jack ou Peter, commet les meurtres de Jack l’éventreur (dès le tome 4, l’une des victimes porte le nom de la première prostituée assassinée par Jack l’éventreur) et tous les deux sont des suspects idéals : ils sont toujours là au moment des meurtres et possèdent chacun des caractéristiques compromettantes, l’un son prénom, et l’autre son histoire.

          Pour accentuer la confusion entre ces deux personnages, Loisel a également joué sur les quatrièmes de couverture des tomes 2-4 et 3-5 qui se répondent mettant en scène dans les mêmes positions Jack et Peter Pan. Si c’est Jack que l’on voit après le meurtre de la mère de Peter (Tome 3), c’est l’ombre de Peter que l’on distingue après l’assassinat de la prostituée Mary Ann Nichols (Tome 4). Qui des deux est alors Jack l’éventreur ? Les deux sont-ils des tueurs ?

Tome 2                         Tome 4                       Tome 3                       Tome 5

quat couv tome 2 quat couv tome 4 quat couv tome 3 quat couv tome 5

          Peter Pan en Jack l’éventreur, l’hypothèse est judicieuse et séduisante. On ne sait pas exactement quand ont commencé et quand ont cessé les meurtres de Jack l’éventreur. Ce flou temporel rappelle incontestablement celui qui règne à Never Land. D’ailleurs, après le premier meurtre, aucune indication n’est donnée au lecteur quant à la temporalité. Le lecteur ignore à quel moment Peter revient à Londres. Et la note de fin laissée par Loisel «  Peter… mon pauvre garçon… »[3] laisse entrevoir à la fois la potentielle culpabilité de Peter, mais aussi l’idée que rien n’est encore fini.

          Enfin, si les meurtres ne commencent qu’au tome 3 de la série, le Jack l’éventreur qui sommeillerait en Peter est évoqué dans les deux premiers tomes par les deux vignettes ci-dessous, révélant un Peter à double tranchant, le visage à moitié dans la lumière, à moitié dans l’obscurité.

Tome 1, p 38

Tome 1, page 38

Tome 2 , p 17

Tome 2, page 17

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • PETER PAN ADRESSÉ AUX ADULTES

          « La genèse de Peter Pan, c’est donc la rencontre de l’enfance et du deuil »[4]. Si cette phrase, à l’origine, ne parle nullement de l’œuvre de Loisel mais de ce qui a précédé celle de Barrie, elle semble néanmoins appropriée pour sous-tendre mon propos. Dans ses six tomes, Loisel confronte Peter au deuil, celui de la mère bonne. C’est ce Peter privé d’amour maternel, fantasmant sans cesse à travers les histoires qu’il raconte cette mère aimante qu’il espère tant, qui a donné, selon Loisel, le Peter Pan de Barrie.

          Adressé aux adultes, Peter Pan ne fait plus rêver. Ces six tomes sont empreints d’une telle nostalgie, d’une telle violence que le pari de Loisel semble réussi : il s’est bel et bien distingué du Peter Pan de Barrie, adressé (semble-t-il) à la jeunesse, et donc, en apparence, beaucoup moins noir. Cela étant, je retrouve dans ces bandes-dessinées le même fil d’Ariane qui avait guidé mes lectures d’antan : Peter Pan reste un enfant triste, une « tragédie ».

 

 

[1]  Tome 4, Mains rouges, page 44

[2] Pissavy-Yvernault Christelle, Loisel dans l’ombre de Peter Pan, p.90

[3]  Tome 6, Destins, p.51

[4] Peter Pan, une figure mythique, sous la direction de Monique Chassagnol, p. 127

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